Choisy-le-Roi

En 2002, le théâtre Paul Eluard de Choisy-le-Roi accueille la compagnie des Hommes durant deux saisons. C’est d’abord L’Amour en toutes Lettres qui  se jouera sur la péniche -restaurant qui jouxte le théâtre. Puis viendra Dale Recuerdos VI ( Je pense à vous)
   Didier Mouturat me demandera ensuite un projet dans le cadre de « Tous les choisyens du monde », concept initié par lui pour mettre les habitants au centre du processus artistique. Parlons-nous d’Amour  a été ma réponse. des films courts où des hommes et des femmes de la cité Gabriel parlent d’amour avec poésie et liberté.

Quel est le regard de l’artiste sur une telle démarche menée par un théâtre sur le long terme et qui cherche à faire de l’être humain de proximité l’origine et le destinataire des œuvres qu’il produit ?
Quand je suis arrivé à Choisy en 2002 (en fait je n’y arrivais pas j’y revenais), je ne pense avoir eu conscience de la constance de la démarche et de son marquage dans le temps. Mes souvenirs restent un peu flous mais j’imaginais quelque chose qui durait une saison ou deux. Ce n’est que plus tard que j’ai perçu la dimension « historique » du travail amorcé. Plus tard quand je me suis rendu compte aussi que ce travail ressemblait étrangement au mien et que  nous partagions ainsi plus qu’un point de vue mais surtout une façon de dérouler un chemin de vie. Il est assez singulier que cette façon de voir soit la propriété d’un théâtre en tant que collectivité avec ses missions. Du coup, cette maison devient une maison « humaniste » qui partage son temps entre mission généraliste (découverte du spectacle vivant dans sa pluralité) et mission spécialisée (tentative de répétiti
on inlassable d’agrandissement du regard à la vue de son voisin). Les deux missions n’ayant de sens que si elles se servent l’une l’autre ou l’une de l’autre: apprendre à regarder près pour pouvoir élargir son regard vers le grand, le loin ; comprendre
 l’intime, le connu pour appréhender les mystères du monde qui du coup ne nous apparait plus comme étrange et hostile.
Ce théâtre serait donc une école ? rappelons l’origine de ce mot si familier : schola, signifie loisir consacré à l’étude, lui-même provenant du grec scholè (le loisir)…

Quelle est pour lui la contrainte et comment s’en accommode-t-il ? Est –elle en contradiction avec son parcours ou bien le nourrit-elle ? En a-t-il appris quelque chose ? Quoi ? Comment ?

Dans mon cas il n’y a pas eu de contrainte. J’ai travaillé sous le regard éclairé d’une équipe complice et bienveillante. Sans aucun doute que mon travail a trouvé un écho particulier chez Didier Mouturat, capitaine au long cours dont il a la barbe et le sens de l’orientation, de nuit à la lecture des étoiles. Sans aucun doute, cette rencontre m’a confirmé dans l’aridité et la singularité  d’un parcours qui est le mien aujourd’hui. Je sui reparti en laissant davantage qu’un spectacle de plus dans la saison. Etre ailleurs que dans une consommation mais accompagné par le sens qu’on donne aux choses visibles ou invisibles.  Les traces. Celles qu’on laisse, celles qu’on garde.
Comment ces aventures nous servent à inscrire encore plus profondément un sillon contre vents et marées et nous savons bien que les vents malins soufflent toujours pour faire dévier le frêle esquif sur les routes capricieuses de la création…Est-ce la bonne route, suis-je dans le vrai ? Pourquoi monter tel projet ou tel autre ? Comment le relier au sens que l’on donne à son travail dans ce qu’il a de plus intime et personnel ? 

Comment cette démarche apparait-elle dans le paysage que constitue le fonctionnement des théâtres aujourd’hui dans leur relation avec le public et avec les artistes ?
La démarche est rare. Elle doit être saluée. La fidélité n’est pas à la mode et la persévérance non plus. Quant à la réflexion et la recherche de sens, elle est souvent négligée et laisse place à un manque d’exigence justifié par de faux arguments oubliant souvent l’essentiel, la défense non pas d’un musée ou d’un temple déserté mais d’un théâtre, cette fenêtre ouverte toute grande sur le monde.

D.Ruiz
11 décembre 2009